Le quartier des oubliés

Quoi de plus banal qu’un court voyage en autocar ? D’autant plus que ce trajet de quelques heures s’effectue sur une route de campagne sillonnant les Laurentides, région touristique fort appréciée et sans histoires… Jusqu’à ce jour… Parmi la trentaine de passagers qui montent à bord, en cette journée de canicule, personne n’aurait pu imaginer qu’ils aillaient droit vers une destination imprévue : l’enfer. Personne ? Pourtant, Mia avait supplié sa mère de repousser son départ. Mais qui donc prête attention aux mauvais pressentiments d’une petite fille de dix ans ? Un thriller haletant et surprenant ! Jamais plus les évènements qui ponctuent votre quotidien, tel un simple voyage en autocar, ne vous apparaîtront banals… Une journée de canicule à donner froid dans le dos…

 title-tag

AVIS JESSICA

 

Il m’est déjà arrivé de lire quelques romans de ce genre dans ma vie, mais celui-ci est le seul à m’avoir autant touché, répugné, voire indigné… Madeleine a su trouver les mots pour décrire l’ambiance gore, glauque ou pire encore, prenez le terme qui vous convient pour décrire la pire chose que vous n’avez jamais vue de votre vie. Tous les sens que l’être humain possède sont mis à rude épreuve. Chacun est interpellé au moment voulu afin de nous mettre sur les nerfs, ressentir la soif, la peur, le dégout et bien davantage.

J’en suis encore retournée et j’ai de la difficulté à trouver les mots pour vous donner un bon avis pour cette chronique. Ça prend le cœur solide pour lire ce récit. De l’horreur pure et dure. L’auteure m’a vraiment traumatisé sentimentalement.

Je vais tenter de vous expliquer les raisons de mon grand malaise.

Imaginez 36 personnes dans un autobus voyageur qui circule sur les routes de campagne du Québec. Chaque personne s’imagine arriver à bon port dans la ou les heures à venir. Toutefois, cela n’arrivera pas. L’autobus disparait de la map, puis retrouvé, mais sans ses passagers. Où sont-ils?

Les personnages clés de cette histoire sont marquants dans nos têtes. Tout semble si véridique. La douleur émotionnelle d’une petite fille de 6 ans qui perd sa mère, à la douleur physique qu’une personne peut ressentir lorsqu’elle se fait dévorer par un cannibale.

Le personnage important dans ce récit est la petite Mia, celle qui ne voulait pas monter à bord de ce bus. Elle avait le pressentiment qu’il y arriverait un malheur, l’enfer sur terre. Personne ne l’a prise au sérieux.

Chaque passager avait son lot de problèmes et cet enlèvement les a tous rapprochés afin de s’entraider, malgré eux.

Jim, le chauffeur, était le leader du groupe. Il l’est devenu, faute d’en avoir un. Cette initiative a permis à des gens de vivre plus longtemps et de s’en sortir. Les morts se seraient multipliés rapidement si cela n’avait pas été le cas.

L’ambiance qui nous est décrite est étouffante, macabre, bref… Madeleine a réussi à nous faire plonger dans le gouffre de la souffrance et de la peur.

En revanche, j’étais accro à cette lecture. Je voulais savoir et ressentir le supplice de chacun d’entre eux. J’avais le besoin de savoir la fin. Comment tout cela allait-il se terminer? Si la police les retrouvait ou non. Qui serait sauvé? J’ai lu des commentaires de lecteurs qui n’ont pas apprécié le dernier chapitre puisqu’il semblait se terminer en queue de poisson. Il y a même un homme qui conseillait aux gens de ne pas le lire, que c’était une perte de temps et mal écrit. Pour ma part, je ne suis pas d’accord avec eux. La fin est très plausible. Dans la vie, nous ne savons pas toujours la raison, du pourquoi, c’est arrivé. Oui, c’est triste, déroutant et enrageant, mais c’est comme cela. On doit faire avec. La réponse ne viendra probablement jamais. C’est pourquoi il faut continuer d’avancer. On doit apprendre à vivre malgré les conséquences sur nos vies.

Madeleine a le don, avec sa plume, de nous faire vivre l’horreur d’une vie. Elle est un génie! Vivement d’avoir un autre de ses romans entre les mains. 🙂

 title-tag

EXTRAIT

13 h 45

Avec un sourire reconnaissant, Julia céda le chandail dédaigné la veille par Claudine, et trop petit pour elle, au gros homme qui ressemblait à un bouddha, et qui s’appelait Luke. L’homme allait prendre la relève pour ventiler, comme le faisaient quelques autres personnes avec une chemise, une casquette ou simplement une page de revue.

Le souffle court, en raison de la chaleur et de l’effort fourni à agiter les bras, Julia se rassit presque épuisée. Ceux qui contribuaient à l’aération étant debout, elle disposait de plus d’espace et c’était une bonne chose; un peu plus tôt elle avait pu sommeiller quelques minutes, recroquevillée en chien de fusil. C’était avant que Lili ne devienne inconsolable pour une bonne demi-heure.

On avait beau la faire boire aussi souvent que possible, la pauvre chérie souffrait terriblement de la chaleur.

– Tu dois avoir chaud, Margo. Donne-moi Lili, je vais prendre la relève, dit-elle.

– Non, ça va. Ça ne me dérange pas, je t’assure… Et puis, elle dort, la pauvre chouette. C’est difficile, la chaleur, pour les bébés.

– M’man, c’est donc bien long, gémit Claudine.

Julia soupira. Assise près d’elle, l’adolescente ne cessait de se lamenter qu’il faisait trop chaud, qu’elle manquait de place, que ça puait, qu’elle avait soif. Le traumatisme de la veille semblait pour le moment mis en veilleuse au profit d’un agaçant nombrilisme.

Julia commençait à se sentir vraiment mal dans sa peau. Elle qui ne transpirait jamais d’ordinaire avait la peau aussi visqueuse que celle d’un poisson. Et elle avait une telle soif.

Mia, le visage congestionné par la chaleur, les cheveux bouclés par l’humidité, distribuait des sourires en agitant patiemment un éventail de papier en direction d’une très vieille dame.

La pauvre femme, allongée par terre, les genoux repliés à cause du manque d’espace, semblait indifférente au tableau qu’elle offrait, celui de sa robe remontée jusqu’en haut de ses maigres cuisses, au-dessus desquelles on apercevait un grand caleçon beige.

Évidemment, l’heure n’était pas à la coquetterie, Julia en convenait. D’ailleurs, il faisait tellement chaud que certaines s’étaient départies de leur soutien-gorge. Les chairs molles n’étant plus enclavées, chaque mouvement entraînait un ressac souvent peu flatteur. Quant aux messieurs, ils avaient ouvert leur chemise ou carrément retiré leur chandail.

À sa montre, il manquait quinze minutes avant que ne sonnent deux heures. Quinze minutes avant que ne recommence la distribution du précieux demi-gobelet d’eau. Trois gorgées d’eau tiède et fade, légèrement aromatisées au plastique, mais combien bienvenues.

Dans les bras de Margo, Lili recommença à geindre. Il restait deux onces d’eau tiède dans le biberon. Après, Julia devrait utiliser l’eau du baril, de l’eau non bouillie…

– Donne-la-moi, je vais la faire boire un peu, dit-elle à sa belle-mère en tendant les bras vers le poupon.

– Elle va pas recommencer à pleurer? gémit Claudine en parlant du bébé.

Julia soupira. Quelle différence entre ses deux filles! Ça ne lui avait jamais tant sauté au visage qu’aujourd’hui.

– Claudine, tais-toi, veux-tu? fit-elle, agacée.

– Il fait trop chaud. Je manque d’air…, se plaignit encore l’adolescente.

– Lève-toi quelques minutes et cesse de te lamenter. Tu agaces tout le monde. Tiens, ma Lili, bois un peu.

– Oui, mais c’est long. C’est trop long…, bougonna Claudine en se levant malgré tout.

– C’est long pour tout le monde, Claudine, n’en rajoute pas, s’il te plaît, commença Julia en un début de sermon, lorsqu’une main sur son bras l’obligea à tourner la tête vers Mia.

Le visage circonspect, sa cadette roulait les yeux comme pour lui signifier quelque chose.

– Quoi? chuchota-t-elle.

D’un doigt discret, Mia attira son attention vers les jambes de la vieille dame qu’elle continuait d’éventer de l’autre main. Il suffit à Julia d’un coup d’œil pour tout comprendre. Un liquide suspect coulait lentement dans sa direction et elle n’avait pas besoin d’une analyse scientifique pour l’identifier. Mue par un réflexe, elle posa son pied devant elle, histoire de faire dévier la course sur la semelle de son espadrille. Mais voilà, ce qui était manifestement de l’urine se frayait maintenant une allée vers les pieds de son aînée.

L’histoire que Claudine va faire.

Du point de vue de Julia, la pauvre vieille était suffisamment mal en point sans subir la réaction de Claudine, qui ne manquerait pas de se manifester avec une gênante exagération.

Pour se donner le temps de trouver une solution, aussi discrètement que possible, Lili toujours dans les bras, Julia avança le pied plus loin pour retenir un peu mieux le débit.

Fébrile, elle regarda autour d’elle, à la recherche d’une idée, ou d’un vêtement à emprunter pour éponger le dégât. Mais voilà, la plupart des passagers n’avaient que leurs propres vêtements, et il n’était pas question d’utiliser le pyjama de Lili qui était le seul vêtement dont elle disposait pour le bébé. Trouver un prêteur pour agiter l’air ne causait pas de problème, mais pour éponger une mare de pipi, c’était autre chose.

Dans l’immédiat, la meilleure idée consistait à demander à Mia de faire le sacrifice d’une de ses chaussettes.

À ce moment, un carré de coton bleu pâle, fleuri de minuscules marguerites blanches, atterrit sur son espadrille: le fichu de Mia. Son préféré. Celui qu’elle portait tous les jours depuis des semaines. Celui qu’elle s’était offert avec son argent de poche.

En rencontrant le regard de sa mère, la fillette leva les sourcils comme pour lui dire c’est mieux que rien, maman, et Julia ressentit un pur élan de tendresse devant tant de générosité.

– Merci, Mia. Je t’en achèterai un autre, chérie.

Égale à elle-même, Mia se contenta de sourire sans cesser d’éventer la vieille dame inconsciente.


Acheter 24.95$

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Captcha * Time limit is exhausted. Please reload the CAPTCHA.